Chapitre 3
« Profitons de tout pour nous sanctifier »
La fidélité aux petites choses est comme la fleur qui s’épanouit dans l’âme de celui vit l’enfance spirituelle.
La vie de Notre-Seigneur Jésus est le plus beau modèle de l’importance donnée aux petites choses. Pendant trente ans de sa vie, il a fait des petites choses avec beaucoup d’amour : balayer l’atelier de St Joseph, aller chercher de l’eau au puits, raboter un meuble… conscient qu’ainsi il participait au salut du monde. Pas de conférences, pas de miracles, non, les petites choses de la vie quotidienne offertes par amour.
Il se trouve qu’un des caractères distinctifs de la vertu de Sœur Eugénie fut toujours cette fidélité parfaite aux petites choses, selon l’exemple donné par Notre-Seigneur.
Elle fut sans doute entraînée sur ce chemin par le Père Rabussier, fondateur de sa communauté religieuse, la Sainte Famille du Sacré-Cœur. En effet, Sœur Eugénie prononça ses Vœux perpétuels le 8 septembre 1897, en la fête de la Nativité de la Sainte Vierge. Ce n’est pas sans doute le fruit du hasard si le Père Rabussier avait choisi comme Évangile de la célébration ce texte de St Matthieu : « Si vous ne vous convertissez et ne devenez semblables à de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. » La fête de la Sainte Vierge Enfant conduisit le Père Rabussier à parler de cette ravissante petitesse qui est un moyen d’entrer dans le Royaume des cieux…
La bienheureuse Eugénie accordait de l’importance aux petites choses car elle voyait là une gratuité orientée vers Dieu seul.
Nous pouvons citer un exemple concret relaté par une novice qu’elle formait : « Notre chère Sœur semblait vouloir nous inspirer avant tout le désir de chercher uniquement le Bon Dieu dans nos petits services. Un jour, elle m’emmena à l’oratoire du Cœur Immaculé de Marie que j’étais chargée d’entretenir et me fit observer que, si le parquet était, au milieu, tout brillant et reluisant de propreté, les petits coins obscurs étaient, en revanche, tout gris de poussière. Voyez, me dit-elle alors, lorsqu’on nettoie et entretient bien ce que tout monde voit, c’est quasi pour le monde qu’on le fait ; tandis que les petits coins, c’est pour le Bon Dieu tout seul… J’entends encore son accent en disant cela, et n’ai jamais oublié ce mot si simple et qui la peint si bien. » (SEJ, Page 65)
Mais quelles sont ces petites choses auxquelles nous sommes invités à être fidèles ?
Bienheureuse Eugénie nous encourage à multiplier les petites choses de la vie quotidienne et à les faire avec beaucoup d’amour…Par exemple ranger une petite chose qui traîne, bien faire son signe de Croix, fermer une porte sans la claquer… Nous découvrons à son école que ces petits actes causent beaucoup de joie à Jésus. Elle donne cette image très parlante :
« Une feuille d’arbre, prise séparément, c’est bien peu de chose, presque rien ; mais toutes ces feuilles une fois réunies donnent un bel ombrage et forment un ensemble qui plaît…
De même un petit acte isolé paraît peu de chose, et cependant combien ces petits actes souvent répétés peuvent causer de joie à Notre-Seigneur ! Ah ! Faisons bien les petites choses. Profitons de tout pour nous sanctifier ! » (SEJ, Page 54)
« Tout ce qu’on trouve dans cette vie de minute en minute devient un degré pour monter à Dieu et toujours plus haut. » (Carnet 21)
Parmi les petites choses, on ne peut pas oublier, bien sûr, la fidélité à la prière. Parfois, notre prière peut être aride ; la fatigue pourrait nous donner envie de la remettre à plus tard : tant de grandes choses peuvent sembler plus urgentes… La bienheureuse Eugénie nous donne là encore un beau témoignage de fidélité à la vie spirituelle. Quand la maladie, la fragilité, les ténèbres lui font écrire « impuissance à prier », elle prie, même si elle ne sent rien, et avec humilité elle écrit : « Hélas ! comment étais-je ? Comme une pauvre bûche, mais cette bûche demandait à brûler. » (SEJ, Page 218)
Sœur Eugénie nous fait ainsi découvrir que rien n’est petit ou inutile dans la prière même quand celle-ci est austère ou qu’une autre activité nous tente de remettre cet exercice spirituel à plus tard… « Faire les choses dans le temps voulu et ne jamais usurper sur les exercices de piété quand bien même ne serait-ce qu’une minute. » (Carnet 35)
« Nous avons le droit de demander à Dieu l’esprit de prière. Il ne faut pas nous contenter de l’oraison, des exercices de piété, il faut que notre journée soit une prière continuelle. Si nous le voulons, le travail, les emplois sont pour nous une fervente prière, car la prière n’est autre chose que l’union de notre âme avec Dieu. A Nazareth on travaillait continuellement aux travaux matériels et cependant on ne cessait pas de prier. » (Carnet 37)
Les petites choses sont les actes de charité et les petites attentions fraternelles dont elle était coutumière. Ainsi, dans ses carnets intimes, Bienheureuse Eugénie évoque « les occasions de privations présentées par la charité ! Les petites corvées, les petits remplacements, les petits ennuis ou agacements : quelle richesse ! » (Carnet 21) « Qu’elle était bonne pour nous, se souviennent ses Sœurs, elle faisait nos emplois quand l’une de nous était fatiguée. » Autant elle s’oubliait elle-même, autant elle pensait à ses Sœurs. (SEJ, Page 86) Même durant sa maladie, « avait-elle deviné le moyen de faire tel ou tel petit plaisir à l’une de ses Sœurs, elle trouvait la force, malgré sa grande fatigue, de confectionner cadre, image, etc… » (SEJ, Page 159)
Les petites choses peuvent être parfois les petites disponibilités. Ce que nous pourrions appeler la « spiritualité des petites occasions » : ces petites choses que tout le monde peut faire mais qui demandent de renoncer à ses désirs ou projets… Voici un témoignage éloquent : lorsqu’il fallut décider la fondation de Saint-Denis, les Supérieures firent le voyage de Paris et y demeurèrent quelque temps ; toutes au retour étaient donc bien désireuses de les revoir. « Or, raconte une des Sœurs présentes, le jour de l’arrivée de nos Mères, nous attendions avec une impatience très légitime la récréation qui devait nous réunir pour entendre les récits du voyage. Au moment où cette récréation allait commencer, on eut besoin d’une Sœur pour aider à la vaisselle. Sœur Eugénie demanda spontanément et obtint de remplir cet office de bouche-trou qu’elle aimait tant. Elle ne revint dans la salle commune qu’à la fin de la récréation, joyeuse et contente comme si elle avait assisté à tout l’entretien. » (SEJ, Page 39) Le témoignage de Mère Émilie Leperche va dans le même sens : « Sœur Eugénie s’offrait pour les petites corvées, les imprévus…Elle avait l’esprit de la petite servante » (SEJ, Page 27)
Les petites choses, cela peut être également « les petits sacrifices journaliers » dont elle parle dans ses notes. Inutile de rêver le martyre auquel nous ne sommes sans doute pas appelés ou dont nous sommes bien incapables… Avec beaucoup de bon sens, la bienheureuse dit :
« Je n’aurai peut-être jamais de grands sacrifices à offrir au bon Dieu, mais du matin au soir je peux immoler pour Lui mon cœur, mon corps, mon âme, en profitant des petites occasions qui me sont offertes. Tout ce qui me fait renoncer à la volonté propre froisse ma susceptibilité, atteint ma sensibilité ; tout contretemps, malentendu, contrariété est une occasion de donner. Toute occasion de souffrir, de quelque manière que ce soit, est une flèche qui me vient du Cœur de Jésus ; elle est lancée par son amour jaloux pour réveiller le mien. Je veux en profiter toujours. » (SEJ, Page 55)
Ailleurs, elle s’interroge sur les petits sacrifices : « Mais, est-il rien de petit quand c’est l’amour qui le donne ? » (SEJ, Page 238)
« Par l’obéissance, je suis appelée à me sacrifier à tout moment, à sacrifier mes forces, ma liberté, ma volonté, mon jugement et si Dieu le permet, j’aurai peut-être le bonheur de sacrifier ma vie par obéissance !… Combien je dois m’appliquer à la fidélité aux petites choses, aux petits sacrifices ; c’est par cette fidélité que Dieu fait acheter la grâce du martyre. Mon Dieu je sais bien que je suis indigne d’une si grande grâce ; cependant je veux absolument être martyre pour votre gloire ; je veux l’être, non pas en versant mon sang, si ce n’est pas votre volonté, mais en mourant mille fois par jour à mon amour propre, à mon jugement propre, à mon propre cœur » (Carnet 35)
Accorder de l’importance aux petites choses, c’est également lutter contre les petites fautes. Dans son carnet intime, elle écrit : « que de fautes viennent des habitudes que je ne combats pas, des petites passions que je ne mortifie pas et des petites illusions pour lesquelles je refuse la lumière. Combien ces petites fautes nuisent à l’amour de Jésus Christ » (Carnet 3). Bienheureuse Eugénie accorde tant d’importance à ces petits péchés véniels qu’elle nous met en garde : « A cause de quelques misérables petits péchés véniels qu’elle (la religieuse) ne combat pas, toute sainteté est impossible…La sainteté est absolument incompatible avec quelques petits péchés véniels dont on contracte l’habitude (on ne veut pas parler des péchés véniels que l’on commet par fragilité mais de ceux dont on contracte l’habitude). » (Carnet 7)
Les petites choses, ce sont aussi les petites obéissances qui jalonnent la journée. La bienheureuse Eugénie nous fait découvrir que le prix de cette obéissance est lié à l’amour qui l’habite. « Pour une âme religieuse, l’obéissance et la volonté de Dieu ne font qu’un. » Or, comme l’écrivait un jour Sœur Eugénie, « ainsi que le petit enfant est attiré par une noix, la colombe par le rameau d’olivier, ainsi l’âme doit être attirée par chacune des volontés du Bon Dieu. Il n’est rien de petit dans ces volontés, rien de petit dans ma Règle, dans l’obéissance : la volonté de Dieu, c’est Lui-même…. Je n’en dois donc négliger aucune. » « Si un saint venait en ce moment du ciel sur la terre pour quelques instants, que ferait-il ? Il chercherait d’abord à connaître la volonté de Dieu, puis il l’accomplirait avec tout l’amour dont il serait capable, quand bien même cette divine volonté ne consisterait pour lui qu’à lever un brin de paille ou arracher une mauvaise herbe. » (SEJ, Pages 211-212)
Nous trouvons dans ses carnets intimes son désir ainsi exprimé :
« Être toujours comme un petit enfant pour les petites permissions. » (Carnet 11)
« Comme un tout-petit bien docile
Au moindre mot de sa maman
Qui sait lui rendre tout facile,
Sourire à son naïf élan ;
Ainsi je veux me laisser faire
Sans éprouver nul embarras,
Lorsqu’ici-bas ma tendre Mère
Veut me porter entre ses bras. »
Lors d’une retraite, Bienheureuse Eugénie souligne dans ses résolutions l’importance des petites choses et ajoute « faire grandement, noblement les plus petites choses, les faire d’une manière digne de Dieu » (Carnet 36)
« Ne pas vouloir faire beaucoup et grand mais faire peu et bien. Il est dit de St Bernard qu’il était extraordinaire dans les choses ordinaires… Faire chacune des actions même les plus petites avec ferveur, pureté d’intention et un grand amour, faire tout ce que l’obéissance ordonne, mais le faire sans trouble et sans découragement. Dieu ne regarde pas l’action, mais l’intention. » (Carnet 37)
Il est merveilleux de constater que cet amour des petites, choses loin de replier l’âme de notre bienheureuse, lui ouvre au contraire des horizons infinis… Eugénie est une âme de désir qui s’ouvre au monde entier ! Sa vie est orientée vers l’éternité. A l’instar de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus elle aspire à la mission universelle.
Écoutons la nous dire :
« Un Dieu inconnu des milliers d’âmes qui ne servent pas Dieu… Comment en présence de ce champ presque infini se confiner dans un petit carré et passer sa vie à défricher ce petit champ ! … Travailler non pour le temps, mais pour l’éternité. Dans n’importe quel travail, quel emploi, n’importe quelle action, nous pouvons être apôtres autant que les plus grands missionnaires ». (Carnet 37)
Car finalement, comme nous l’avons vu, la sainteté n’est pas une question de quantité de travail, de quantité de paroles ou de sacrifices, mais elle dépend de la qualité de l’amour que l’on y porte. Nous nous contenterons de citer, en conclusion, une parole de notre petite Sœur qui résume très bien que l’attachement aux petites choses nous fait grandir en sainteté par l’enfance spirituelle :
« RIEN n’est PETIT de ce que l’Amour demande ! » (SEJ, Page 39)
Rendez-vous en mai pour un autre chapitre …
Pour retrouver les chapitres des mois précédents, cliquez ICI
Programme complet de la célébration
du 30ème anniversaire de la béatification de Soeur Eugénie Joubert
du 15 au 24 novembre 2024 à Yssingeaux
Article paru dans le magazine l’épervier de novembre 2023